Laurent Le Deunff
2024
Isabella Vitale
Je commence par cette phrase de Victor Hugo, car pendant ma visite à l’atelier de Laurent Le Deunff, j’ai été très impressionnée par l’abondance des sculptures zoomorphes qu’il a réalisées, ainsi que par son affirmation fascinante : « Je ne me sens jamais seul lorsque je travaille. Je suis entouré de fantômes. » Laurent Le Deunff m’accueille dans son atelier comme un très bon hôte dans son salon, avec le naturel, la gentillesse et la conscience de celui qui est à l’aise et qui sait qu’il a quelque chose de bon et d’unique à offrir : ses connaissances et son temps. Il utilise ces deux éléments pour réaliser ses œuvres, des sculptures aux dessins, des pratiques complémentaires qui ont toujours accompagné sa recherche artistique et qu’il utilise savamment et distinctement l’une de l’autre. Ses outils de travail et d’inspiration sont les plus divers, mais ils sont unis par la profonde cohérence que tout peut être utile à la création d’une œuvre. Il le démontre à travers ses sculptures en bois, en béton, en papier, en os, en cheveux, en dents ; autant de matériaux qu’il transforme en quelque chose d’autre, leur donnant une nouvelle vie, de nouvelles possibilités de fonction et d’utilisation.
Regarder quelque chose en pensant savoir exactement ce que l’on regarde n’est pas concevable dans le travail de Laurent Le Deunff : il faut toucher pour croire. Je me retrouve donc à demander la permission de palper chaque surface de ses sculptures réalisées en béton selon la technique rocaille, incrédule à mon toucher comme à mon regard et plus encline à croire en une intercession divine qui lui aurait donné la capacité de transmuter les éléments. Plus je me rapproche, plus je suis surprise du travail méticuleux qu’il a effectué avec le béton en reproduisant chaque fissure, chaque éclat, chaque crevasse, chaque interstice, chaque trou ou irrégularité qui peut exister dans le bois ou dans un autre matériau imité, en ajoutant et en retirant patiemment de la matière.
Ses sculptures en bois sont souvent réalisées dans un seul bloc à partir duquel prend forme sa série de Totems ou de cadavres exquis, des combinaisons inattendues qui donnent envie d’en voir d’autres. Ses œuvres s’inspirent d’images eidétiques, comme les figures d’animaux sculptés dans l’Antiquité représentant des êtres fantastiques avec ou sans caractéristiques anthropomorphiques, comme les chevaux ailés, les chimères étrusques, les louves romaines, les sphinx, les sirènes, les centaures, les harpies, etc. Dans toutes ses sculptures, on perçoit pleinement la qualité matérielle du bois qui, prise en compte, suggère son travail de sculpteur jusqu’à ce qu’il obtienne la figure déterminée : une eidola ou un simulacre à offrir aux dieux, comme c’était le cas dans la Grèce antique. Ou encore dans le Physiologus, un bestiaire datant du IIe au IIIe siècle après J.-C. qui contenait des descriptions symboliques d’animaux, de plantes et de pierres présentées dans un registre allégorique, avec des références à la sphère métaphysique : cela ressemble parfaitement à la description des œuvres réalisées par Laurent Le Deunff. Non seulement il aurait pu illustrer la version médiévale du Physiologus qui avait connu un grand succès grâce à ses images minuscules et détaillées, mais avec sa virtuosité technique alliée à un brin de folie saine, il aurait certainement pu reproduire les figures en trois dimensions. Il suffit de regarder certaines de ses expositions, dont The Mystery of Sculpting Cats (Semiose, Paris, 2021), où des sculptures représentant des êtres et des objets fantastiques aux connotations surréalistes peuplent les salles d’exposition, surveillées par des portraits au crayon minutieusement réalisés représentant un chat, plus précisément Grelot, qui voyait en Laurent son compagnon humain idéal (et inversement), doté de pouvoirs apotropaïques comme tout bon félin qui se respecte.
Souvent, les expositions de Laurent Le Deunff présentent une intervention immersive où l’espace d’exposition est à la fois scénique et œuvre, comme dans le cas de l’étonnante My Prehistoric Past (Mrac Occitanie, Sérignan, 2021), une grotte enrichie de stalactites, fidèlement reproduite par l’artiste grâce à sa grande virtuosité d’exécution et de création qui tire depuis toujours la majorité de son expérience et de son inspiration du monde naturel, comme un scientifique-alchimiste à la recherche de la pierre philosophale.
Ainsi, dans son atelier, comme dans ses expositions, Laurent Le Deunff nous permet d’entrer dans sa wunderkammer, où naturalia, artificialia et mirabilia alliées au bénéfice du doute dicté par un idéalisme transcendantal de nature Kantienne, nous offrent la vision de ses œuvres réalisées « à son imagination et à sa ressemblance ».
En juin 2021 elle a fondé pianobi, un projet dédié à la promotion de l’art contemporain à travers des expositions, des rencontres et des débats visant à approfondir et à réfléchir sur la pratique et la théorie de l’art. Son projet inclut un programme de résidences pour artistes et curateurs de toute nationalité et tout âge qu’elle accueille et accompagne personnellement dans leur recherche artistique. En tant que directrice artistique de pianobi, elle est sélectionnée en 2022 par l’Institut français Italie et invitée à Paris par l’Institut français de Paris pour la semaine du Focus Arts Visuels.