Noyer la conscience

 

2011

Alexis Vaillant

Et si la nature fragile et fugitive des deux pratiques artistiques le Laurent Le Deunff–le dessin et la sculpture–venait de l’équilibre précaire de la position de l’artiste à prendre un grand soin à ce que ses oeuvres ne soient ni sousni sur-déterminées mais simplement données à voir pour ce qu’elles sont : des choses d’abord immédiatement identifiables ? Ceci est un os noir, ceci est un mini-coffre-fort, ceci est un matelas, ceci est une coquille de noix, ceci est un cheval vautré au sol, ceci est un petit crâne blanc, ceci est un fantôme inerte, ceci est un dessin de chasseur flou, une esquisse de paysage, l’étude d’un tronc d’arbre partiellement dessiné dans l’horizontalité du papier, les restes d’un feu, etc. Tout serait identifié instantannément, dans cette évidence quasi-tautologique. Ce que l’on regarde est bien ce que l’on avait reconnu. 

À ceci près que l’os est noir et n’appartient à aucun animal identifié, que la délicate petite poignée du coffre-fort en bois ne permet pas d’en ouvrir la porte, que le matelas grandeur nature et la coquille de noix surdimensionnée ont été façonnés dans un bois tendre, que le crâne qui tient dans la paume de la main est recouvert d’une année de rognures d’ongles de l’artiste, que le drapé agité du fantôme semble aussi lourd qu’une charpente, que les silhouettes des Chasseurs flous sont comme vues à travers un objectif, que les animaux en rut levitent au milieu des pages centrales d’un cahier Moleskine, que les méticuleux Autoportraits dans la nature sont mus par une désaffectation intériorisée, etc. Il y a, au coeur du travail de Laurent Le Deunff, une mécanique de l’inversion de l’illusion qui rappelle que tout bon jouet pose toujours une bonne question. Car si le sujet est effectivement reconnaissable–un os, un coffre-fort, un cheval, une tente pour rester dans les sculptures–son matériau, lui, est différent mais semblable. Cet écart crée un court-circuit par rapport à l’objet de base. De ce court-circuit naît la sculpture. Pour vendre une chose deux fois, les publicitaires utilisent l’expression “same but different–“le même mais différent”–étant entendu que c’est la différence qui l’emporte sur le même sur lequel toutefois repose l’existence du différent. Ici, l’os est en albâtre, le coffre-fort en bois, le cheval en toile de jute, la tente en cuir, ... Un changement de matériau qui vide la sculpture de toute problématique illusionniste. Il ne s’agit pas tant d’un matelas en bois que d’une sculpture en bois en forme de matelas. Cette manière de neutraliser l’objet reconnaissable par le recours à d’autres matériaux est valable pour toutes les sculptures de Le Deunff. L’artiste nous met ainsi face à une énigme, celle d’un double qui n’en est plus un. “This is what is not”, littéralement, “c’est ce que ça n’est pas”. Et cet objet, lui, est méconnaissable. 

Ce jeu conceptuel radical et maîtrisé qui opère comme un trompe-l’oeil à l’envers, est aussi favorisé par le côté extrêmement condensé et ramassé des sculptures. Une radicalité les éloigne de toute préciosité. Les dessins, eux, sont comme pétris par le silence. Si ce silence rappelle celui de la forêt et de son imaginaire dans lequel s’origine le travail de l’artiste, il est aussi l’indicateur d’une surdité qui renvoit à notre solitude fondamentale et qui contraste complètement avec le régime des flux caractéristique de notre époque. En cela, les oeuvres de Le Deunff ont la capacité à noyer la conscience. Comme disait Kafka, “Le regard ne s’empare pas des images, ce sont elles plutôt qui s’emparent du regard. Elles noient la conscience.” 

Cet univers imprégné d’imaginaire forestier, nourri d’art brut et de craft post-industriel, du fait main à la sauce nerdy semble autant replié sur lui-même qu’à même d’interroger notre rapport aux flux et à la surface. Car les images de Chasse et Pêche Magazine, ou celles de Jack Ruskin notamment, et le net avec obsession, nourrissent autant le travail de Le Deunff que la découverte sidérante des grands espaces sauvages canadiens arpentés en 2006 avec des crayons, des appareils photo jetables et une caméra numérique. Ce mélange icono-conceptuel qui oscille entre fascination et mise à distance, rend sa production unique et sa mythologie d’homme des bois attachante. Dans Dead Man (1995), Jim Jarmusch filmait les arbres comme des grattes-ciel et les paysages comme les zones abandonnées du New Jersey. La manière dont Le Deunff compose ses dessins en les vidant de toute narration nous met face à une étendue. Cette étendue contenue dans le dessin lui-même renvoit (la partie blanche laissée) à un vide. L’art de Le Deunff n’est pas bavard. Il occupe un vide discursif, un endroit où la confluence des idées et de l’imagination auraient atteint une masse critique telle–aujourd’hui–que les “explications” se seraient évaporées en laissant aucunes traces. A moins que, comme le suggérait Nabokov dans La Tranparence des choses, “Un mince vernis de réalité recouvre la matière, qu’elle soit naturelle ou artificielle, et quiconque voudrait demeurer dans le maintenant, doit surtout prendre garde à n’en pas briser la pellicule en tension.”

  
    Alexis Vaillant est curator et critique. Ses travaux abordent les points de rencontre entre art, politique et nouvelles réalités – là où l’intelligence et l’instinct ne font qu’un. Aujourd’hui basé à Lisbonne, Alexis Vaillant a été Chief Curator au CAPC, Musée d’art contemporain de Bordeaux (2009-2016), Curator à Toasting Agency à Paris (1999-2009), et Assistant Curator au Mamco de Genève (1995-1999).