BESTIAIRE & DÉCORUM

Fantasque, l’art de Laurent Le Deunff procède par glissements de sens et courts-circuits spatio-temporels. Au fil de ses sculptures et installations, il raconte des histoires à rebonds, intimement connectées à la genèse du monde et à l’imaginaire archaïque, traversées aussi par le cinéma de genre et la culture internet. Son esthétique, focalisée sur le DIY et la récupération, travaille la question du décor et l’ingéniosité attendrissante des pratiques amateurs. En perpétuel processus d’auto-recyclage, l’œuvre pourrait se lire comme une enquête poétique pleine de joyeux dérapages, où s’enlacent des attentions récurrentes : le rapport au paysage, la représentation historique, la figure animale, la copie et le recouvrement, l’humour.

Au centre d’art de Pontmain, l’artiste a récemment déployé son univers hybride dans une exposition d’envergure, intitulée Stalactites et stalagmites : augure minéral, ce titre attirait l’attention sur les notions de cristallisation et de concrétion, principes de sédimentation qui résument bien les enjeux conceptuels du travail. Figurait à Pontmain un ensemble de chimères, sculptures déguisées pour lesquelles l’artiste modèle une première forme animale, sur laquelle il en greffe une seconde. L’idée du carnaval et du masque affleure : chez Laurent Le Deunff, il est aussi beaucoup question d’imbrication, d’assimilation d’un corps étranger, d’avalement d’un objet par un autre, réminiscences d’histoires d’enfance à la fois magiques et effrayantes, où les boas avalent leur proie sans la mâcher.

Cette poésie de la plasticité des corps qui s’incorporent resurgit dans une sculpture également présentée à Pontmain : une grosse montagne, forme lapidaire et enclose, peu bavarde. Taillé dans un gros bloc de polystyrène, ce fragment de paysage s’inspire d’une petite montagne en plastique, un tunnel pour décor de petit train électrique dont l’artiste a repris le relief. Pour apprêter la surface, Laurent Le Deunff a cherché en ligne des tutoriels d’amateurs spécialisés en décors ferroviaires miniatures : il est ainsi tombé sur un vieux pdf où un Belge explique une recette à base de plâtre, papier, carton et colle à bois, le tout couvert d’un lavis de peinture, qui permet d’habiller les falaises de manière hyperréaliste. De ces effets de trompe-l’œil, jeux de copie au carré et changements d’échelle successifs naît une sculpture photogénique, qui devient à l’occasion de cette carte blanche le support idéal d’un remake d’affiche façon King Kong, où l’artiste brandit une fausse pierre, sapé en gorille dans un costume digne de celui de Jean-Paul Belmondo dans L'Animal de Claude Zidi.

Cette tonalité un peu grotesque, où le potache côtoie la culture des nanars fantastiques à la mode Craignos Monsters, caractérise encore le projet Jurassique France : à Campbon, dans le parc du Pilory, Laurent Le Deunff propose une fable anachronique, toujours en prise avec le paysage. Il a marqué au sol l’empreinte d’une patte de dinosaure échelle 1, et végétalisé les alentours de plantes contemporaines du Jurassique, entre autres ginkgo biloba, araucaria et fougères. En équilibre entre le naturel et l’artificiel, l’œuvre met en forme l’écoulement du temps et son effet sur le vivant ; elle rend aussi hommage à tous les films avec effets spéciaux faits à la maison, pour trois fois rien, où des dinosaures ressuscités croisent des hommes des cavernes en vadrouille.

Le bestiaire préhistorique revient enfin à la charge pour clore cette carte blanche, qui combine les clichés des livres illustrés consacrés au paléolithique, avec empreinte laissée dans le sol, homme simiesque qui sort de sa grotte et objets en os travaillés en relief. Trouvée sur une brocante rennaise, cette dent de cheval laisse délicatement surgir de sa forme brute une paire de fesses, sculptée par l’artiste à la fraiseuse pour dentiste. Cette vision aux accents surréalistes aurait partiellement été inspirée par une scène du tableau Les Proverbes flamands : Brueghel, par la fenêtre d’une petite architecture, y peint délicatement deux fessiers saillants, illustrant le proverbe Deux qui chient par le même trou, une manière élégante de désigner des acolytes inséparables. Empilant dénotation picturale, humour scabreux et objet archéologique, cette dent agrège à merveille l’imaginaire à tiroirs qui caractérise l’artiste hanté par notre part animale, adepte des fictions chevauchant les références culturelles et les époques, et des mirages entre pastiche et réalité.